Les débuts de la Haute Fidélité, l'aventure de l'AUDIOPHILE,
le lancement de la Grande UTOPIA, racontés par

Gérard CHRETIEN

Directeur général
de Focal - JM Lab

 


 
     

 

thf.fr : Vous avez participé au développement de FOCAL JMLAB depuis plus de quinze ans. Quelles sont vos responsabilités à ce jour dans l’entreprise ?

Gérard CHRETIEN : Mon job aujourd’hui chez FOCAL est celui de directeur général. Pendant dix ans j’ai fait beaucoup de développement industriel, d’étude de procédés de fabrication et aussi d'amélioration de la qualité. Mais l’entreprise évolue et les fonctions aussi. A l’époque Jacques MAHUL avait comme responsabilité la R&D (recherche et développement), le développement produit, le commercial et le commercial export. On a inversé les rôles puisqu’il m’a demandé il y a plus de trois ans de prendre la direction produits et le pilotage de la R&D plusrécemment.

thf.fr : Le marketing c’est aussi vous ?

Gérard CHRETIEN : J’ai commencé à faire du marketing au début des années 2000 sous la forme d’un accompagnement au niveau des produits. J’ai pris ensuite la direction produits incluant le marketing avec ses déclinaisons en terme de supports produits. Du marketing produit à la R&D il n’y avait plus qu’un pas à faire. Ce seront mes deux axes de responsabilité en 2006.

thf.fr : Quelle est votre formation initiale, acousticien ou plutôt électronicien ?

Gérard CHRETIEN : J’ai en quelque sorte dérivé d’une formation initiale d’ingénieur chimiste vers un troisième cycle d’électronique pour approcher ma passion de l'audio.

thf.fr : Maintenant notre question traditionnelle pour les intervenants professionnels de la Haute Fidélité. Comment êtes vous "tombé" dans l’audio ?

Gérard CHRETIEN : Comme beaucoup j’ai découvert à la fin des années soixante et au cours des années soixante dix la musique noire américaine, le Rythm & Blues puis le Jazz. Parallèlement j’ai eu une sorte de choc auditif, d'émotion, avec la musique de BARTOK. Je suis tombé amoureux de BARTOK à seize ans. Et de là j'ai commencé à bricoler l'électrophone à tubes familial, à faire mes enceintes. Vers la fin des années soixante il existai des marques prestigieuses comme MARANTZ, MAC INTOSH, QUAD, ACOUSTIC RESEARCH, ou ERA en France, mais c'était hors de prix. Je récupérais les haut-parleurs à excitation des vieux postes de radio des années trente et je les mettais dans des caisses. Très vite je me suis aperçu que sans une solide base théorique, compréhension des fréquences de coupure ou accord de "bass reflex" par exemple, il était difficile de progresser.

thf.fr : Quel morceau de musique vous a particulièrement marqué à l'époque ?

Gérard CHRETIEN : Toujours BARTOK ! Musique pour Cordes Percussions, et Célesta… Je ne saurais vous dire pourquoi. Et aussi bien sûr la musique noire américaine, le Jazz est resté une de mes passions. Un membre de ma famille me faisait écouter les concerts d'Ernest ANSERMET, le Chef d'Orchestre de la radio Suisse Romande. J'ai découvert adolescent RAVEL, DEBUSSY, STRAVINSKY... Mes premières impressions d'un son direct, en concert "live", furent le son de la cymbale lors d'un concert de Jazz, une richesse harmonique impossible à reproduire avec les systèmes de l'époque

thf.fr : Votre premier "choc" de mélomane en utilisant une expression d'un de nos confrères de la presse papier ?

Gérard CHRETIEN : Pierre BOULEZ dirigeant le Sacre du Printemps de Stravinsky ! Je me souviens très bien, j'étais au cinquième rang… Un très très grand chef, son interprétation m'a tellement marquée que j'ai encore du mal aujourd'hui à la réécouter en disque.

 

 

 

 

thf.fr : Vous étiez encore étudiant ?

Gérard CHRETIEN : Je terminais mon troisième cycle d'électronique à Lyon et j'ai passé un an à l'INSERM pour préparer ma thèse sur un sujet qui m'a passionné : un capteur de mouvement oculaire sur la réflexion cornéenne sans contact. Ce capteur devait aider à concevoir l'ergonomie des postes de pilotage etc. Ce qui m'a beaucoup apporté car entre l'audition et la vision on retrouve les mêmes problématiques, liées à la compréhension du subjectif.

thf.fr : Vous débutez ensuite votre carrière dans l'audio ?

Gérard CHRETIEN : Tout à fait par hasard ! J'avais envoyé ma candidature spontanée à différents constructeurs, mais au milieu des années soixante dix il ne restait plus grand monde à part ELIPSON, CABASSE… Plutôt que d'intégrer une multinationale de l'électronique j'ai préféré prendre une année sabbatique en donnant des cours de math et de physique. J'occupais mes moments libres en donnant un coup de main bénévole à Claude GUERINI qui venait d'ouvrir un magasin de hifi à Lyon. En 77, Il m'a demandé de l'accompagner à Paris pour ses affaires et je me suis retrouvé lors d'un déjeuner avec les fondateurs de la Revue du Son, Edouard PASTOR et Patrick VERCHER. Ils avaient un projet de lancement d'une nouvelle revue l'AUDIOPHILE, à la fin du repas… j'étais embauché comme rédacteur en chef !

thf.fr : Le premier numéro a du être une aventure ?

Gérard CHRETIEN : Le premier numéro est sorti le 15 octobre 77. Je suis descendu de Paris où j'avais déménagé, avec une 2CV pleine de cartons de l'AUDIOPHILE pour faire le lancement à Lyon. C'était lors d'un salon de hifi organisé au Sofitel par Claude GUERINI. Le N°1 tiré à 5.000 exemplaires a fait sensation dans le Landernau de la hifi, par l'apport inestimable de Jean HIRAGA qui a l'époque vivait au Japon et qui avait réalisé un énorme travail sur l'influence des composants passifs, et des typologie de circuits à tubes. Grâce à la qualité des intervenants "pigiste" l'AUDIOPHILE est resté très ouvert, avec une approche intègre. Sans publicité c'était plus facile, le corollaire m'a conduit à imaginer un modèle de financement différent : nous tirions nos revenus de la vente de Kits, de composants et de la Maison de l'Audiophile que j'ai démarré en 81. Les rédacteurs étaient dégagés des impératifs commerciaux. Nous avons pu ainsi réunir des gens de différents horizons sans tomber dans un esprit de parti pris, de "chapelle", avec un maître mot l'expérimentation subjective pour corréler ensuite avec l'analyse objective des mesures ou la théorie.

thf.fr : Un beau succès pour une revue très confidentielle dans son sujet.

Gérard CHRETIEN : La force de l'AUDIOPHILE était d'être dans son époque. D'un coté les pionniers des années cinquante, soixante avec tous les noms que l'on connaît. Et de l'autre les nouveaux intervenants des années soixante dix avec les débuts du consumérisme qui s'oriente vers la production d'objets "achetables" par le plus grand nombre. Arrivent en électronique toutesles grandes marques japonaises avec un coté extrêmement frustrant pour les jeunes passionnés de l'époque. Avec des budgets qui deviennent abordables on achetait des produits qui au niveau de l'écoute qui ne valaient pas nos "bidouilles" faites cinq ou dix ans auparavant.

thf.fr : Le premier divorce entre les mesures et l'écoute ? Comme vient de le souligner l'article de Pierre JOHANNET dans DIAPASON

Gérard CHRETIEN : Héphaïstos en a parlé bien avant aussi. Le sujet me passionnait dans la corrélation entre objectif et subjectif. Comme électronicien je trouvais l'appareil très bon à la mesure, mais "ça ne marche pas" à l'écoute. Le fait d'être passé à L'INSERM m'a fait réalisé que les connaissances que l'on avait sur les systèmes perceptifs étaient extraordinairement limitées et qu'il fallait être d'une grande modestie. L'idée simple est d'observer sans aucun à priori, l'AUDIOPHILE a démarré sur cette idée simple. Toute démarche scientifique part de l'observation et non pas de la théorie.

 

 

 



En couverture le haut-parleur FOCAL Audiom 15 A
équipé d'un moteur multiferrites

 

 

 

thf.fr : C'était l'époque des gros amplis avec gros vu-mètres, façade épaisse et alu brossé et des puissances impressionnantes !

Gérard CHRETIEN : On tournait le bouton ça ne sortait pas ! Comme une sorte de compression ! J'avais plus de "jus" avec mon petit électrophone à tubes KT82-83. Je me souviens de mon premier ampli d'origine japonaise, je me souviens très bien de ma déception, mon "bricolage" de 3 watts fonctionnait mieux. J'étais troublé car techniquement mon petit électrophone ne pouvait pas être meilleur qu'un ampli à transistors "haute technologie" de l'époque ! Puis il y avait les mesures, pour un scientifique les mesures c'est objectif ! Un doute épouvantable… Heureusement mon passage à l'INSERM m'a permis de relativiser à partir de mes recherches sur les phénomènes perceptifs. La conclusion s'imposait d'elle-même : tout restait à apprendre !

thf.fr : Même aujourd'hui c'est un peu toujours hélas la démarche de certains audiophiles qui sont convaincus que leur système est forcément bon en raison des caractéristiques, des mesures qu'on leur a vendues… Jusqu'au jour où chez un ami ou dans un magasin spécialisé ils écoutent un autre système et leur oreille fait alors la différence…

Gérard CHRETIEN : A l'époque je n'arrivais pas à analyser ce qui me frustrais le plus, je l'ai compris après : c'était l'absence de dynamique. La revue L'AUDIOPHILE est partie de ces doutes, ce qui a fait son originalité est qu'elle ne ressemblait en rien à ce qui existait auparavant.

thf.fr : Vous avez du rencontrer d'autres personnes qui partageaient vos doutes ?

Gérard CHRETIEN : C'était un peu l'époque baba, très intellectuelle, peu importe le financier pourvu que l'on ait la compréhension. C'est comme cela lors de conseils de rédaction que j'ai rencontré des ALTIERI, des BAIBLE, des JOHANNET, des PERROT, sans oublier l'influence encyclopédique de Jean HIRAGA. Mon rôle était modestement de faire un pont entre des gens qui avaient des compétences très pointues dans certains domaines et un marché naissant de la haute fidélité pour avancer dans la compréhension. La sincérité de la démarche était décapante !

thf.fr : Vous avez aussi développé à l'époque des projets concrets. Notamment les fameux caissons de grave ONKEN.

Gérard CHRETIEN : Il fallait rendre palpable nos recherches. Faire de la théorie c'est bien mais il fallait mettre en démonstration. Avec Jean HIRAGA, c'est comme cela que l'on a commencé les réalisations de l'AUDIOPHILE. Je me souviens d'Héphaïstos (PERROT) qui m'amène un nouveau schéma d'ampli. Sur le papier j'avais des doutes, je lui ai dit : "On va écouter…". A chaque fois nous devions valider une approche théorique par l'écoute. On tirait au sort un panel de lecteurs pour faire des écoutes pour valider une théorie. Aucune "influence" commerciale dans tous cela, on privilégiait l'approche objective. Et comme souvent nous n'étions pas d'accord nous appelions le juge de paix : l'écoute en aveugle.

thf.fr : L'aventure de l'AUDIOPHILE s'est étendue sur quelle période ?

Gérard CHRETIEN : Des années 77 à 92, j'ai quitté les éditions Fréquences en 90 mais j'ai continué pendant deux ans à animer le comité de rédaction.

 

 

thf.fr : Comment avez-vous rencontré Jacques MAHUL ?

Gérard CHRETIEN : Au début de 78, Jacques venait de quitter la direction du laboratoire du fabricant de haut-parleurs AUDAX, pour créer sa première marque d'enceinte AUDITOR, laquelle plus tard allait devenir POINT SOURCE. Sa compétence sur les haut-parleurs a fait qu'il est devenu pigiste pour l'AUDIOPHILE. Il me fallait un chef de rubrique pour les HP…

thf.fr : Les premières enceintes sous la marque JM LAB datent de cette période ?

Gérard CHRETIEN : Fin 79, Jacques a commencé à développer des enceintes sous sa propre marque. C'était les débuts avec une deux voies équipée d'un tweeter AUDAX et du premier médium grave à double bobine, la DB13. Le père de Jacques dirigeait une entreprise de mécanique, FRANCE FILIERES, à Saint Etienne. Une petite cellule avec une personne à mi-temps a commencé à fabriquer des haut-parleurs. Le premier tweeter à dôme inversé a été lancé à ce moment là.

 



L'enceinte DB13 en kit

 

thf.fr : Les débuts de FOCAL ?

Gérard CHRETIEN : Oui JM LAB a démarré avant FOCAL. Les premières enceintes dés 79 sous la marque JM LAB étaient distribuées par une société qui existe toujours et qui est devenu un importateur important de produits de d'origine anglaise. FOCAL était un fournisseur de haut-parleurs pour JM LAB. Jacques MAHUL était resté parisien et FOCAL lui servait de laboratoire pour créer "les trucs un peu dingues", le dôme inversé, la double bobine qu'il ne pouvait trouver chez les autres fabricants. N'oubliez pas qu'il était toujours pigiste à l'AUDIOPHILE, et qu'à l'époque on ne se privait pas de "délirer"… Le haut-parleur AUDIOM 15A date de cette époque, il a été développé pour offrir une alternative à l'ALTEC 416-8A qui n'était plus "trouvable" pour équiper les caissons ONKEN. Dans les années 80, 81 démarrage de l'audio dans le grand public, et petit à petit l'entreprise familiale de mécanique s'est reconverti vers la fabrication de haut-parleurs.

thf.fr : Vous rejoignez FOCAL à cette époque là ?

Gérard CHRETIEN : Beaucoup plus tard, au début 90 FOCAL s'est développé pour atteindre 40 millions de francs de Chiffre d'Affaires avec un effectif de 30, à 40 personnes. Jacques MAHUL cherchait un numéro 2 pour gérer les ressources humaines d'un côté, et surtout passer en phase industrielle pour l'entreprise.

thf.fr : Même de nos jours la plus part des fabricants français ou étrangers de matériels de Haute Fidélité sont plus des artisans que des industriels.

Gérard CHRETIEN : Le principal objectif bien précis, et bien défini de Jacques MAHUL, était de devenir un industriel. Etait ce du à l'expérience paternelle ou à ses propres chromosomes ? Jacques a voulu atteindre une taille critique pour avoir un outil industriel viable. En l'espace de dix ans la marque devient numéro un sur le marché français devant les "historiques" comme CABASSE ou ELIPSON. En 95 se pose le problème de notre développement sur le marché français.

thf.fr : Vous avez pensé à une ouverture vers la grande distribution ?

Gérard CHRETIEN : Nous étions déjà présents depuis plus de dix ans dans les magasins FNAC qui a à l'époque était considéré comme le "diable" par rapport au réseau des magasins traditionnels. Nos équipes commerciales pour continuer de gérer la croissance ne voyaient d'autre choix que d'aller vers la grande distribution avec des produits moins chers. La seule solution pour continuer à avancer sur le marché français. Un peu à contre cœur nous avons crée une marque SYMBOL LINE par JM LAB pour les grandes surfaces.

 

 

Présentation de la Grande UTOPIA Be au Salon High End de Frankfort en 2003

 

 

thf.fr : L'aventure grande UTOPIA commence à la même époque ?

Gérard CHRETIEN : Est ce par réaction aux produits bon marché nous avons commencé à cogiter sur une enceinte de référence la Grande UTOPIA. L'idée était de faire quelque chose de complètement délirant dans l'esprit de nos élucubrations de l'AUDIOPHILE. Délirant et complètement invendable à l'inverse de la tendance grande distribution. Peu importe le prix ! Nous avions envisagé un prix de 350 000 F, pour être quasiment sûr de ne pas en vendre ! Car nous étions incapable de la fabriquer en série…

thf.fr : Il devait y avoir quand même l'idée que ce produit aller vous servir pour le prestige de la marque et démontrer son savoir-faire ?

Gérard CHRETIEN : Pas seulement la grande UTOPIA était un produit de laboratoire pour nous permettre de pousser jusqu'au bout nos recherches vers l'innovation. Par exemple le projet DIAMANT pour les membranes des tweeters qui date aussi de cette époque, en 92, lancé en collaboration avec le CEA de Grenoble ou encore la correction numérique des haut-parleurs avec DSP. Mais surtout tirer le maximum de la technologie des cônes en sandwich de KEVLAR dont le brevet datait de 86, et on a lancé les bases du projet W, le sandwich verre-verre. Nous voulions savoir ce que tout cela allait donner à l'écoute, il nous fallait un produit de référence qui regroupe tout notre savoir-faire le plus avancé. La grande UTOPIA de 95 a été développé dans cet esprit.

thf.fr : c'est une méthodologie que l'on retrouve chez quelques autres constructeurs, initialisée par les Japonais, qui consiste à lâcher la bride sur le cou des ingénieurs sans contrainte de prix de revient. En résumé pour employer un vocabulaire plus trivial et contemporain "faîtes vous plaisir, lâchez-vous !"

Gérard CHRETIEN : Oui mais ce n'est pas suffisant. Ce n'est pas plusieurs milliers d'euros de budget de recherche qui font avancer un ingénieur, ce serait trop simple. On avait les ingrédients pour une bonne "recette" et on voulait savoir ce que cela pourrait donner. Nous avions Jacques et moi le secret espoir de vendre du haut de gamme. Cette démarche intuitive nous a ouvert les portes de l'International. Nous n'étions plus une PME Française arc boutée à satisfaire les demandes de la distribution mais une PME qui entamait une stratégie de marque à l'échelle internationale.

thf.fr : C'est une stratégie qui a bien réussi pour les entreprises de luxe en France et surtout à l'export !

Gérard CHRETIEN : Notre meilleure communication c'est les visites de l'entreprise. Ils peuvent constater de visu que comme un VUITTON un HERMES nous fabriquons tout nous même, c'est le savoir-faire de la marque.

thf.fr : La gamme UTOPIA représente un chiffre d'affaires important pour FOCAL à l'export mais aussi en France or vous êtes absent Jacques MAHUL ou vous-même des manifestations de haute fidélité.

Gérard Chrétien : Nous essayons de consacrer plus de temps au développement à l'opposé du distributeur dont l'action se situe sur le terrain. Nos ressources restent limitéees et nous consacrons prioritairement notre énergie en participant aux manifestations organisées par nos distributeurs à l’international, pour communiquer sur les valeurs de notre marque. Nous ne devons pas hésiter à mettre les hommes plus en avant principalement sur le marché français et sur le segment du haut de gamme où les relations « en direct » sont essentielles. Bien que nous ne soyons plus des "tout jeune" nous avons gardé l'enthousiasme de nos débuts. Nous sommes au plan mondial une petite entreprise, il faut rester modeste. De toutes façons dans notre métier si vous ne restez pas modeste vous n'avancez pas.

 

Le haut-parleur d'aigu FOCAL T 120FC
le premier à dôme invérsé
une "signature" de la marque

 

thf.fr : Le lancement de la gamme UTOPIA a complètement modifié la stratégie de développement de l'entreprise.

Gérard Chrétien : Elle a permis de réorienter le développement vers des produits plus haut de gamme. Nous avons mis 18 ans pour atteindre les 100 millions de francs de chiffre d'affaire et de 98 à 2002 nous avons doublé ce chiffre en quatre ans ! On est passé d'un produit adapté à la distribution à un produit de marque, un produit de création avec des technologies nouvelles. Tout c'est accéléré avec le lancement d'idées "dingues" comme le béryllium que nous n'aurions jamais osé lancer dix ans auparavant. Ce genre de défi était le plus extraordinaire moteur pour l'entreprise.

thf.fr : Vous avez du investir des sommes importantes et prendre de gros risques.

Gérard Chrétien : On retrouve la logique de départ de Jacques MAHUL devenir un industriel pour acquérir une crédibilité. C'était notre défi des années 80 à 90. Cette crédibilité nous a permis de nous imposer sur la scène internationale en tant que marque. et non pas comme un simple "assemblier" comme tant d'autres qui n'ont aucune chance à l'export. Dans une deuxième phase au cours des six dernières années je suis arrivé à la conclusion que l'innovation n'est pas seulement une question de Recherche & Développement, sans l'outil industriel on ne peut y arriver. Il y a un tas d'idées qui n'ont jamais vu le jour parce que non réalisable industriellement.

thf.fr : Vous avez investi en 2002 dans l'outils de production actuel en France, vous n'avez pas eu peur de perdre votre compétitivité par rapport aux pays asiatiques et notamment la Chine ?

Gérard Chrétien : Ce sont des budgets conséquents ! Le défi était : soit-on regarder passer le train et dans quatre ans on délocalise toute notre production de haut-parleur, soit-on fait des haut-parleurs FOCAL, avec le savoir-faire FOCAL qui fonctionnerons mieux que les haut-parleurs asiatiques. Mais comment faire dans, le même temps pour baisser les prix de 30% ? Comment rester dans la logique d'un marketing de marque en conservant le savoir-faire de l'entreprise ? Par exemple tous les tweeters même d'entrée de gamme sont à dôme inversé depuis près de dix ans, ce qui était un défi industriel, et l'innovation c'est çà !

thf.fr : Vous avez fait appel au savoir-faire interne sans "gourous" externes ?

Gérard Chrétien : En 2000 j'ai initialisé le plan PMMC, Produire Mieux et Moins Cher, avec nos collaborateurs de production. Il fallait faire fructifier nos expériences acquises en interne. Pour exemple je pense que nous avons l'un des meilleurs spécialiste mondial du tweeter, c'est un garçon capable d'intégrer tous les "ingrédients" de ce type de haut-parleur et de le modéliser en fonction du résultat à atteindre. Il a d'abord passé 3 ans en production avant de rejoindre le service de Recherche & Développement. Pour faire une vraie innovation, c'est à dire quelque chose qui n'a jamais été fait auparavant, il faut mettre au point le "process" de fabrication qui va avec. Ce qui exclu toute fabrication exotique et lointaine.

thf.fr : Les débuts en production d'une nouvelle technologie ne doivent pas être faciles ?

Gérard Chrétien : Si un haut-parleur a un défaut de fabrication il est entièrement mis au rebut nous ne pouvons hélas rien récupérer… Une petite erreur de manipulation, une colle mal positionnée, et hop poubelle ! Heureusement financièrement on mutualisait les projets sur l'ensemble de l'entreprise. Par exemple la membrane en W, au début nous avions plus de 30% de rebuts ! Nous avons recruté un spécialiste des matériaux composites, Bruno DELANOUVELLE, réalisateur du vélo de Chris BORMAN (recordman de l'heure). Recruté en 99 pour un CDD de six mois pour essayer de trouver une solution industrielle pour faire le W, il est toujours dans l'entreprise. Même si la réalisation d'une membrane en W reste très manuelle, on a réussi à diviser son prix de revient par dix !

 

Montage des membranes et assemblage manuel de haut-parleurs
à l'usine de Saint Etienne

 

 

 

 

thf.fr : Avec l'industrialisation vous avez amélioré la standardisation des produits. C'est à dire qu'une série d'un même modèle donne toujours le même résultat à l'écoute, ce qui est très difficile à obtenir en fabrication artisanale.

Gérard Chrétien : Cela nous a permis d'aller beaucoup plus loin dans le "tunning" des enceintes surtout dans les zones critiques du spectre sonore 1000 2000 Hz, ou des 2000 4000 Hz, par exemple, d'éliminer les variations suspension-cône qui est très critique à ces niveaux et pour le tweeter le collage dôme support. Problèmes rencontrés par tous les fabricants de haut-parleurs. On arrive maintenant à une constance de fabrication que l'on n'aurait jamais imaginé il y a trois ans ! La distorsion d'un tweeter à 2000 Hz a été divisée par 10 en 3 ans ! Je peux vous dire que cela s'entends… Nous avons maintenant un médium en terme de définition qui va beaucoup plus loin que nos concurrents. De même pour le développement d'une nouvelle enceinte si nous ne sommes pas satisfait, nous pouvons en 48 heures développer un nouvel HP ou une nouvelle membrane et la valider à l'écoute. Faire cela avec un HP chinois… bon courage !

thf.fr : La maîtrise du Béryllium… une autre aventure ?

Gérard Chrétien : Nous avons déposé deux brevets sur le façonnage du Béryllium. Il faut insister sur le fait que nous travaillons sur ce métal à 99% de pureté sans substrat. Or le Béryllium est très difficile à façonner et coûte 100 fois plus cher que l'Or ! Avec nos premiers tweeters à dôme inversé nous avions du mal à conserver un bon niveau au-delà de 12 000 Hz, on a mis vingt ans pour passer la barrière des 20 000 Hz, avec le Béryllium en 4 ans nous sommes arrivés à 40 000 Hz ! Nous avons mis plus de vingt ans pour arriver à maturité sur nos technologies propriétaires de conception-fabrication des haut-parleurs, du dôme inversé à nos recherches en mécanique, en passant par la membrane W, pour arriver au Béryllium. Ces technologies sont mondialement connues et représentent le capital innovation de l'entreprise. Sans prétention on peut remarquer que peu de nos concurrents peuvent rivaliser à ce niveau.

thf.fr : Comment avez vous recherché un "son" qui puisse séduire au niveau mondial ?

Gérard Chrétien : Nous sommes partis du son "à la Française", mais pour une marque internationale ce style de son n'est pas mondialement reconnu. Il a fallu travailler sur un son FOCAL, au départ assez dynamique, chaleureux voire pulpeux. Mais qui était perfectible en terme de richesse harmonique, de tessiture, de filé dans l'aigu. On peut définir les fondamentaux d'un son par la dynamique, on l'avait plutôt, la qualité des timbres, qui était à améliorer, et enfin la spatialisation, où nous avions un gros travail à faire.

thf.fr : Il vous restait à travailler sur le "design" du produit ?

Gérard Chrétien : Dans le haut de gamme on fait des produits non seulement de technologies avancées plaisants au niveau de l'écoute mais il faut aussi que le produit soit beau. Nous avons introduit la dimension design.

 

 

 



La nouvelle gamme PROFIL fruit des recherche en design de FOCAL

 

 

 

thf.fr : Dans sa nouvelle version de la gamme Utopia a beaucoup changé.

Gérard Chrétien : Un peu comme une Formule 1 la fonction imposait la forme. Mais je pense que le produit en impose plus par la qualité de fabrication plus que par le design. C'est surtout pour notre gamme PROFILE puis ELECTRA 1000 Be où nous avons fait appel à un cabinet de design extérieur pour réaliser un produit séduisant pour l'œil. Ce qu'il y a d'intéressant à constater c'est que 20% des nouveaux points de vente Profile n'avaient jamais auparavant proposé notre marque. La distribution traditionnelle va devoir s'adapter en raison de ce genre de produits et de l'information commerciale véhiculée par Internet qui modifie les techniques de vente. Pour toucher de nouvelles générations la dimension design est essentielle. Auparavant, selon le vieux principe "judéo-chrétien" un produit technique devait être massif et sans fioritures pour être crédible. Ce n'est plus vrai aujourd'hui.

thf.fr : Mais pour la gamme Utopia vous restez dans une distribution un peu confidentielle de produits de grand luxe.

Gérard Chrétien : Plus que jamais ! Seulement deux magasins en France pour la Grande UTOPIA. Le produit demande un espace réservé, des vendeurs compétents pour un cycle de vente long. Un client Utopia ne se décide pas en quelques minutes.

thf.fr : Que pensez de la musique téléchargée par ordinateur ?

Gérard Chrétien : Elle préfigure l'entrée en force du numérique dans la maison. On parle de domotique depuis longtemps mais je pense que tout va s'accélérer dans les années qui viennent. Ce sera un peu différent que l'usine à gaz que certains prévoyaient. Je pense plutôt à une intégration qualitative du son, dans les différentes pièces de la maison. Nous proposons depuis peu une ligne "in wall" pour chaque gamme de produits en bénéficiant de notre expérience en Car Audio. Le haut-parleur va faire de plus en plus partie de l'immobilier avec de plus en plus d'intégration dans les murs. C'est pour le moment une tendance forte du marché Nord américain. L'intégration domestique du son représente plus de la moitié du chiffre d'affaires des magasins. Il faut remarquer que cette intégration est là bas grandement facilitée par technique de construction en bois avec des cloisons standardisées en dimension et facile à travailler.

thf.fr : Comment voyez-vous l'avenir de votre profession ?

Gérard Chrétien : C'est sur l'entrée de gamme que les changements seront les plus importants notamment en relation avec le succès de l'iPod d'APPLE et des téléphones portables. N'oubliez pas qu'en 2005 les gens se déplacent avec toute leur discothèque dans la poche. Il faut penser une évolution vers des produits nomades pour de nouveaux consommateurs. Entrer chez un hyper spécialiste c'est un peu intimidant pour un jeune consommateur. Comment aller vers eux et leur proposer les nouveaux produits adaptés en terme de coût c'est un de nos nouveaux défis ! La distribution doit aussi intégrer cette nouvelle donne pour faire découvrir le plaisir immense d'une haut qualité d'écoute. Il faut être dans notre époque et ne pas être nostalgique…